WEITERSWILLER

Les années 1955-1965

 

L'hygiène

Dans les années 55-65 vivre au village n'offrait ni le confort ni les facilités matérielles que nous connaissons de nos jours, maintenant que nous sommes entrés confortablement dans le 21ème siècle.

Pour exemple dans notre maison au 47 rue principale (aujourd'hui N°21), bâtisse attenante à des étables et une grange, qui comportait un rez-de-chaussée et un étage avec cave et greniers ainsi qu'un grand garage pour une camionnette, il n'y avait ni salle de bain ni toilettes. Ces dernières étaient au fond de l'étable, un WC sans eau dont le conduit donnait sur la fosse à purin sous le tas de fumier devant la maison ; et les pots de chambre en céramique étaient les récipients usuels pour les besoins nocturnes. Un grand seau émaillé métallique, vidé régulièrement, était aussi en usage en journée dans un réduit inutilisé et sans lumière. Et du papier journal coupé en morceaux servait de papier de toilette. La fréquentation du lycée de Bouxwiller à partir de l'année 1962 nous a cependant fait découvrir les toilettes modernes avant que des travaux ne soient entrepris quelques années plus tard pour en avoir de vraies au rez-de-chaussée de la maison.

Maison haehnel

La maison Haehnel vers l'année 2000 - Collection F. Schunck

 

Il en était de même pour la salle de bain. Pas de salle de bain et une seule toilette du corps complète par semaine était là règle. Et pour ce faire nous disposions d'une bassine métallique avec de l'eau bouillante chauffée sur le fourneau de la cuisine. Evidemment le mot douche n'existait pas…

Mais avec les années nous avons aussi eu droit à une vraie salle de bain, avec lavabo et baignoire. Un beau chauffe-eau en cuivre alimenté par un feu de bois complétait cette nouvelle installation. La quantité d'eau chaude était forcément limitée et il fallait penser à réalimenter régulièrement le foyer pour ne pas tomber en panne d'eau chaude. Le progrès, loin d'être parfait, était cependant indéniable.

Le chauffage

Outre la cuisinière qui constituait un élément central et indispensable aussi bien pour la cuisson, l'eau chaude et le chauffage, nous avions plusieurs poêles en céramique répartis dans la maison, chauffages alimentés en bois et charbon.

Le bois, que je cherchais chaque jour en quantité suffisante dans une grande corbeille en osier, était entreposé dans un local qui servait autrefois d'abattoir (Schlahhuss) du temps ou mon grand-père, mort en déportation, était boucher ; le charbon quant à lui était en réserve à la cave sous forme de boulettes et de briquettes, matériau à base de poudre agglomérée par compression. L'approvisionnement des deux tas distincts de combustible était assuré par un fournisseur de Neuwiller les Saverne nommé Ramsparrer. Il déchargeait les sacs de charbon du plateau de son camion en les portant sur son dos pour en déverser le contenu quelques mètres plus loin dans la cave. Et l'homme avait plutôt l'air d'un nègre tellement il était recouvert de poussière de charbon.

Durant les saisons froides les poêles et la cuisinière devaient être alimentés régulièrement pour ne pas laisser le feu s'éteindre. Ce n'est que le matin, après refroidissement complet, que le nettoyage de l'âtre était effectué et les cendres finissaient invariablement à la poubelle. Ces tâches d'entretien des foyers ont pris fin bien plus tard avec l'installation du chauffage au mazout et son alimentation automatique par une petite pompe branchée sur un gros réservoir de fuel, les deux situés à la cave ; une gazinière à quatre feux alimentés par une bouteille de butane servait aussi à préparer les plats cuisinés. Le dépôt des bouteilles de gaz était à quelques pas de la maison chez le forgeron Stutzmann et il me revenait aussi de m'en occuper régulièrement durant mon adolescence.

Avant le passage au mazout, de très nombreux déchets combustibles étaient éliminés dans nos fourneaux et poêles. Et les déchets alimentaires courants constituaient la nourriture de nos chats parfois très nombreux. Mais même avec cette gestion optimisée les ordures étaient déjà inévitables et le bac métallique réservé à cet effet, disposé derrière la porte du garage, devait être vidé régulièrement sur le dépôt d'ordure au Bollenberg. Ce dépôt recevait toute sortes d'ordures solides mais aussi liquides et souvent on pouvait voir les polluants liquides suinter et se déverser dans le ruisseau derrière le dépôt. Malgré cette pollution silencieuse et pratiquement invisible du ruisseau de nombreuses habitantes venaient régulièrement laver leur linge au lavoir près de la route de Weinbourg à une centaine de mètres en aval du dépôt d'ordures.

Comme pour bon nombre d'enfants la fascination du feu n'était pas un vain mot pour moi. C'était toujours avec un certain plaisir que je préparais l'allumage des poêles, quelques pommes de pins bien sèches dans un papier journal, du bois et une mise à feu, toujours magique, avec une seule allumette. Et le départ de la combustion, après cette dernière étape, pouvait être observé au travers de deux petites fenêtres en mica insérées dans la porte basse du poêle. A ce sujet et en raison de ma grande curiosité j'ai percé un jour une des fenêtres avec le tisonnier pour observer ce matériau transparent qui semblait être constitué de minces feuillets superposés. Et, pour cacher mon acte destructeur, j'avais essayé de bruler avec une allumette les bords du trou que je venais de faire mais, à mon grand étonnement, le matériau, que je pensais être un plastique transparent, s'est révélé complètement incombustible.

Bien des années plus tard, mon travail de fin d'étude a porté sur la structure cristallographique du mica muscovite, matériau non inflammable par excellence. Durant ma scolarité et mes premiers cours de chimie j'ai aussi fabriqué de la chaux vive en enfournant des pierres calcaires pour retrouver le lendemain matin, enfouis sous la cendre, des blocs de chaux vive. Et les essais d'électrolyse d'eau salée avec du 220 volt produisant du chlore se faisaient en cachette en l'absence de mes parents.

L'école

Comme nous étions la seule famille juive du village, il n'y avait plus, et ceci depuis fort longtemps, d'école juive et nous fréquentions l'école communale protestante car à cette époque, ou la foi religieuse était forte, subsistaient encore une réelle séparation avec une école catholique et une école protestante. Ma première institutrice était Madame Kuntz et l'école, transformée plus tard en maison des jeunes et de la culture par la formidable Mme Graesbeck, une bienfaitrice du village, se trouvait à côté du restaurant Bloch. Puis j'ai intégré la nouvelle école qui venait d'être construite, établissement regroupant l'ensemble des enfants scolarisés du village. Avant de partir en 6ème au Lycée de Bouxwiller, mon instituteur était Monsieur Faerber.

Protestants 1955

Les élèves de l'école protestante en 1955, avec Madame Kuntz - Collection C. Haehnel

 

Je fréquentais les enfants de mon âge en particulier mon voisin Philippe dont le père était un des menuisiers du village. Philippe s'occupait souvent de ses lapins et parfois en fin de journée je l'accompagnais dans son activité de nourrissage d'herbe fraiche. Sur une petite charrette il emmenait ses lapins dans une cage et arrivé sur les prés il assemblait un petit parc grillagé et y mettait à brouter ses protégés. C'était un compagnon de jeux et nos nombreuses activités n'étaient pas toutes innocentes car comme tous les enfants du village nous étions des garnements toujours prêts à faire des bêtises.

Régulièrement nous partions en petit groupe pour repérer les nids d'oiseaux et trop souvent notre but était de dénicher les oisillons. Nous pratiquions aussi la pêche interdite ; de temps en temp une truite volée dans un étang privé venait améliorer le quotidien des chapardeurs. Et chaque année la saison des cerises était l'occasion de razzias nocturnes, des cerisiers pris d'assaut par quelques adolescents qui ne quittaient les lieux que l'estomac bien rempli. Nombreux amusements avaient une réelle part de cruauté.

Le lavoir du Bollenberg était encore à l'époque infesté de têtards et dans notre bêtise enfantine nous nous amusions à les capturer pour les écraser à coups de pierre sur les tables de lavage en grès. Plus en amont, dans des zones humides, on pouvait trouver de nombreuses petites grenouilles qui constituaient l'alimentation des cigognes, oiseaux qui disparurent plus tard du paysage avec la raréfaction des batraciens. Les couleuvres inoffensives et les hérissons étaient systématiquement tués à coup de pierres. Le respect de la vie animale n'était pas encore de mise. L'été un petit fils de notre voisin épicier (de Herre Babe) qui venait en vacances au village devenait mon compagnon de jeux et, dans leur jardin derrière notre maison, nous capturions avec une pincette des abeilles en train de butiner pour les précipiter sur une toile d'araignée. Avec un plaisir non dissimulé nous observions le travail de capture de l'araignée, depuis l'enroulement dans un cocon de l'abeille prisonnière de la toile jusqu'à sa consommation.

Weiterswiller comptait en ce temps de nombreux artisans, forgeron, menuisiers, peintre d'intérieur, mécanicien, épiciers, tenanciers de restaurants, boucher, boulanger, cordonnier, sabotier et bien sûr de nombreux agriculteurs et éleveurs de bovins et d'ovins. Il y avait la laiterie qui achetait le lait produit par les éleveurs et chaque livraison était contrôlée par un petit prélèvement qui venait remplir une mini bouteille. Par centrifugation la crème était ensuite séparée du lait et introduite dans une baratte pour produire le beurre journalier vendu aux villageois. Et chaque mois nous étions crédités d'une petite somme fruit de notre production laitière journalière très artisanale. Mais aujourd'hui ce monde rural n'existe plus et tous ces petits artisans ont complètement disparu.

Après mes 5 premières années de scolarité à l'école primaire de Weiterswiller, CP, CE1 et CE2 puis CM1 et CM2, je suis allé au Lycée de Bouxwiller en 6ème moderne. Donc pas de latin. D'autres enfants du village sont allés au collège. Mais le nombre d'enfants poursuivant cette voie vers les études était réduit, les études longues étant très loin d'être une voie pour les enfants du village. Pour mes débuts à Bouxwiller il n'y avait pas encore de car de ramassage scolaire et nous faisions le trajet Weiterswiller-Bouxwiller en vélo, matin et soir. Ce n'est que quelques temps plus tard qu'un service de cars (Société Mugler) a été mis en place et le ramassage matinal commençait par Erckartswiller puis desservait Weiterswiller, Weinbourg, Obersoultzbach, Niedersoultzbach et Uttwiller dernier arrêt.

Très souvent, je dirai trop souvent, nous avions droit à notre arrivée au Lycée à une interrogation écrite mais en hiver cette " épreuve " était parfois évitée après les chutes de neige nocturnes. En effet, entre Weinbourg et Obersoultzbach se trouvait une zone sous le vent ou se formaient des bancs de neige recouvrant la route. Et à notre grand bonheur le car restait parfois bloqué le temps de dégager la route à grandes pelletées. C'était à n'en pas douter un instant sublime pour nous les cancres.

Madame Graesbeck

Je terminerai cet épisode d'anecdotes par évoquer l'action de celle qui était appelés par beaucoup d'enfants " marraine ". Je veux parler d'une bienfaitrice du village, Mme Graesbeck. C'est chez elle que nous avons découvert le premier téléviseur, noir et blanc bien sûr, du village. Le jeudi après-midi, journée sans école à l'époque, les enfants du village se retrouvaient dans sa maison pour regarder les émissions de télévision pour la jeunesse. Nous étions obligés d'enlever nos chaussures pour ne pas salir la pièce et très souvent Madelaine, la fille adoptive de Mme Graesbeck, venait vérifier la propreté, de visu et à l'odeur, de nos pieds quitte à renvoyer les enfants aux pieds non propres. Plus tard, et avec la mise en service de la nouvelle école du village, Mme Graesbeck à transformé l'ancienne école protestante en maison des jeunes et de la culture et de nombreuses activités ont ainsi pu être proposées à la jeunesse de Weiterswiller. Et c'est surtout le dimanche que nous étions très nombreux à suivre les émissions de télévision avant que tous les foyers du village ne soient équipés de récepteurs. Juillet 2018

Madame Graesbeck

Un camp à Chamonix. Madame Graesbeck est à gauche - Collection A. Kister

 

 
 

 

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François SCHUNCK - décembre 2007
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